Le « militantisme agressif » dans le cyberespace camerounais ou quand le militantisme politique d’opposition devient une police de la pensée

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par Symplice Bouga Mvondo*

L’avènement de nouveaux espaces médiatiques, notamment l’espace numérique (avec la liberté qu’ils offrent) est apparu, de l’avis de nombreux spécialistes, comme une réelle alternative pour la liberté d’expression, dans un espace public camerounais longtemps asphyxié par la censure étatique et le verrouillage du débat politique au sein des grands médias classiques (presse écrite, radio et télévision). Facebook, X (anciennement Twitter), WhatsApp, et YouTube sont donc apparus comme de nouveaux espaces médiatiques dans lesquels la parole citoyenne peut libérer et aborder une large gamme de sujets sur lesquels elle avait très peu prise. Dans ces espaces, tous les sujets sont abordés et toutes les voix ont droit à la parole. Ainsi, des figures politiques jadis marginalisées par les grands médias y trouvent une tribune. De même, une nouvelle génération d’engagés a vu le jour, c’est-à-dire des cyber-activistes, des militants, des influenceurs, etc. Bref, une diversité de profils se recrutant surtout chez les jeunes qui s’engagent et se mobilisent pour divers sujets : droits humains, justice, liberté ou encore alternance politique.

Cependant, depuis la fin de l’année 2017, c’est-à-dire à la veille de la campagne liée à l’élection présidentielle de 2018,  un mal insidieux, une espèce de cancer social, ronge ce qui devait être un espace d’émancipation de la parole engagée. Ce cancer, c’est ce que nous appellerons ici le « militantisme agressif », une forme d’engagement politique offensif consistant à agresser tous ceux qui ne partagent pas certaines luttes ou idées politiques. C’est-à-dire, une posture politique où l’engagement devient disqualifiant pour toute voix dissonante. Il s’y agit donc moins de convaincre que de contraindre. Bref, une sorte de militantisme de combat aux allures autoritaires et de dictat de l’opinion ou de la « pensée unique », imposée par ceux-là mêmes qui disent lutter contre la dictature qui gouvernerait le pays.

De l’engagement politique à l’intolérance politique

De plus en plus donc, depuis les dernières élections présidentielles de 2018, dans le cyberespace camerounais, toute opinion divergente à une certaine ligne de pensée politique est traquée, censurée, ridiculisée, voire menacée. Les auteurs de ces opinions (ou les membres de leurs familles) sont ouvertement insultés, menacés et parfois même traqués dans leur vie quotidienne. L’exemple d’Elimbi Lobé, dont la femme a publié récemment une vidéo dans laquelle, on la voit se faire menacer à cause d’une opinion qu’aurait tenu son mari dans un débat sur une chaîne de télévision locale, est assez illustrative de cette démarche de terreur.

Il ne s’agit plus seulement de débattre : il s’agit de faire taire. Les nouveaux censeurs ne sont plus seulement des agents du régime en place. Ils se recrutent désormais aussi parmi les disciples zélés de certains leaders politiques de l’opposition, ceux-là même qui prétendent incarner le changement. Exprimer un doute, formuler une critique, interroger une stratégie ou un discours devient aussitôt un acte suspect. On vous traite aussitôt de « vendu », de « traître » ou « d’agent du système ».  Ce dictat, ne s’arrête pas aux adversaires politiques ou acteurs d’un autre parti politique, mais s’étend également au sein des partis politiques concernés ainsi que leurs alliés, où on assiste parfois à des purges de certains membres (furent-ils cadres), au simple motif d’avoir émis un avis contraire à celui du leader central ou d’avoir émis un doute sur une stratégie. On assiste donc à une confiscation du débat politique. Le cyber espace devient un champ de bataille dans lequel la parole se crispe et où l’engagement politique se transforme en croisade.

Le cyberespace comme champ de bataille

Dans cette approche du jeu politique sur le mode de la guerre, les réseaux sociaux en sont le théâtre des opérations. Des affrontements idéologiques ont lieu tous les jours, au gré des cabales des nouveaux inquisiteurs de la pensée politique, qui « démasquent » (un mot courant dans leur discours) des « traîtres », des « intellectuels faussaires », des « pions du régime »,  des « tribalistes », des « bamiphobes », des « thurefaires du régime », et toute sortes de délinquants qu’eux seuls savent identifier et nommer.

Les réseaux sociaux deviennent donc une arène où crépitent des tirs groupés sous formes de posts visés, de directs et de toutes sortes de fakenews, dont le principal point commun est l’intention mortifère ou l’avilissement de l’adversaire idéologique ou politique. Et dans cette entreprise guerrière, il n’y a aucune modération, aucun tabou et aucune éthique pour garantir un peu de civilité. Ce qui compte, c’est de « détruire » l’adversaire. Coup pour coup, coup par coup. Tout le monde y passe, sans exception.

Par tranchées virtuelles interposées, on se jauge, on se mesure, on se détruit. D’un côté les défenseurs de l’ordre gouvernant et ceux qu’on qualifie comme leurs alliés ou de la « fausse opposition », de l’autre, ceux qui se disent forces du « changement » ou de la « vraie opposition ». Et dans cette lutte d’un genre nouveau, aucun tabou social, fut-il républicain, ne résiste à la purge, aucun mérite n’octroie une immunité, seuls ceux qui partagent le « combat », la lutte pour le « changement » sont dignes de s’exprimer (tant qu’ils restent fidèle à la vision politique de ces nouveaux inquisiteurs et qu’ils ne s’avisent pas de critiquer leurs leaders, bien entendu !)

Le culte du leader comme trame de fond

En trame de fond à toute cette guerre virtuelle, il y a l’ombre du leader. Il est très charismatique : s’il n’est  simplement pas un dieu, il est au moins un messie. Le seul capable d’apporter le changement. Et dans cette mouvance, ses positions sont des dogmes et comme tel, elles sont infaillibles. Tous ses actes sont des stratégies bien pensées. Il ne s’agit en réalité que du culte de la personnalité, ce réflexe bien connu dans nos pays, devenus subitement démocratiques à la faveur de décisions venus d’ailleurs (tout comme nos indépendances d’ailleurs), où en face du « père de la nation » ou du « président fondateur » (pour emprunter à l’humoriste Mamane), il y a désormais un « leader de l’opposition » et même des « présidents élus ».  Tantôt alter égo, tantôt maître et obligé, les deux n’aiment pas du tout sympathiser.

Dans cette configuration des égos, certains leaders politiques deviennent des figures quasi religieuses, au-dessus de toute remise en question. Si on ne peut pas s’identifier en « homme-lion » ou en « chasseur de lions », on se voit en « héritier » du leader indépendantiste Um Nyobé, en pape, ou en grand tireur de penalties. Et pour garantir toutes ces légendes, la contradiction devient une hérésie et le doute devient un blasphème.  C’est le nouveau culte du dieu unique et ses soldats sont là pour défendre son honneur. Dans cette mission de haute importance, ils ne manquent pas d’imagination stratégique.

Stratégies et des tactiques

Dans cette guerre, la première des armes c’est l’insulte. On accable tout contradicteur ou tout esprit critique qui ne récite pas les cantiques en l’honneur du « leader » de toute sorte d’insultes, allant même jusque dans sa stricte intimité. Et on ne se limite pas à sa seule personne, on élargit les insultes à ses proches et sa famille.

De l’insulte à la calomnie et à la diffamation, le pas est vite franchi et on accable la cible de toutes les tares et de tous les péchés. Ainsi on peut le dépeindre en « escroc », en « corrompu », en « mendiant », en individu ayant une sexualité déviante ou en « faux intellectuel ». Le tout sans s’encombrer de preuves. Et dans cette lancée, on détourne des images, trafique des images, on invente de faux récits avec des témoins (qui témoignent rarement à visage découvert), et des dénonciations toutes anonymes (quelle coïncidence !).

Dans cette prolifération scripturale, dans laquelle informations et désinformations se croisent pour laisser des blessures et des stigmates profondes, l’honneur du pestiféré est mis en lambeaux.

Sur le plan du déploiement tactique, on déborde également d’ingéniosité. Aussi, on démolit les adversaires à coups de campagnes de diffamation à travers des dizaines ou des centaines de compte qui semblent s’être au préalable accordés sur les récits à produire ou les insultes à proférer. Parmi les profils à la manœuvre, si on peut reconnaître un ou deux noms, il y a  aussi des pseudonymes qui résonnent comme des noms de guerre ou des noms de scène. Comme pour signifier le caractère monté de tout ce cirque.

De même, les attaques se font de façon groupée, de manière quasi simultanée. Un peu comme dans une attaque d’hyènes ou de loups, on agit en meute. Et si l’adversaire a le malheur d’être impliqué dans une affaire de mœurs, on s’en saisit pour en faire une affaire d’État, à coup de dénonciations démultipliées, de dramatisation à outrance et de révélations parfois douteuses.

Enfin, dernière tactique, on n’hésite pas à publier des informations personnelles pour essayer d’intimider. On veut vous faire savoir qu’on peut vous débusquer où que vous vous cachiez, et même que vous n’êtes pas à l’abri d’une mauvaise surprise physique. Parfois même, la promesse de représailles est à peines voilée.

Pour sortir  de l’impasse: réhabiliter le débat démocratique comme condition à tout changement véritable

Dans ce climat qui s’est installé depuis fin 2017, le débat politique est appauvri, voire impossible. La terreur idéologique règne et n’est plus le seul fait des forces proches du pouvoir en place, mais se nourrit fortement aussi de ces nouveaux « combattants » qui se disent du « changement ».

Aussi, les voix critiques se retirent, les esprits nuancés se taisent, les intellectuels hésitent à s’exprimer. Et à la somme, le militantisme partisan tourne en boucle sur lui-même, incapable d’évoluer parce qu’intolérant à la pensée critique, incapable donc de réforme ou de réajustement. On quitte d’une « lutte »  pour la démocratie vers un autoritarisme idéologique qui se déclare (paradoxe ?)  défenseur de la démocratie. Un vrai paradoxe !

Il devient donc clair que si on veut contribuer à construire une véritable démocratie au Cameroun, il faut commencer par accepter la critique. Même quand elle dérange, tout vrai projet politique devant être assez fort et ouvert pour intégrer la contradiction sans peur. Il faut donc revenir au débat si l’ambition est de contribuer à une société démocratique. Car, au fond, ce n’est pas seulement à l’alternance au sommet que se mesurera le changement qu’on appelle de tous ses vœux, mais d’abord à la qualité du débat qu’on aura su instaurer.

Enfin deux questions que tout leader politiques qui se dite enclin à la démocratie doit se poser : est-il juste d’exiger une loyauté aveugle ? Peut-on vouloir le changement tout en refusant la contradiction ?


  • Symplice Bouga Mvondo est chercheur au GRESDA, titulaire d’un Doctorat PhD en Science politique, ses travaux portent sur les dynamiques politiques, les conflits, la stratégie, la sécurité, la gouvernance en Afrique, les réseaux sociaux numériques et la communication politique.